Et si le futur terrain de jeu des djihadistes se trouvait au Myanmar autour du drame des Rohingyas ?

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Le 20/04/2017

L’histoire moderne du Myanmar, a longtemps été associée à la dictature militaire qui y régna sans partage entre 1962 et 2012. Après 2015, un espoir nouveau s’est mis à souffler sur ce pays de plus de 51 millions d’habitants, suite aux élections ayant porté au pouvoir l’ancienne dissidente et prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, qui depuis avril 2016, dirige de facto le pays.

Mais un an plus tard, le changement tarde à se concrétiser, notamment les réformes politiques, économiques et sociales. Pire, les guerres ethniques reprennent de plus belle, notamment le conflit qui secoue l’État de Rakhine, entre la minorité musulmane rohingya d’une part, la majorité bouddhiste et l’armée d’autre part.

Cet État du nord-ouest du pays est l’un des plus pauvres, « mais il est aussi l’un des plus importants stratégiquement », explique Ghassan Salamé, membre d’une commission internationale présidée par l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan et chargée de « trouver des solutions durables aux problèmes complexes et délicats dans l’État de Rakhine ». La commission, créée en septembre 2016, comprend neuf membres, six de la société civile locale et deux étrangers, en sus de M. Annan : une diplomate hollandaise et l’ancien ministre libanais.

Selon M. Salamé, l’importance de cet État côtier réside dans les grandes réserves de gaz naturel offshore. Cette région est également le lieu de passage pour un grand projet chinois qui vise l’accès à l’océan Indien. De plus, Rakhine est limitrophe du Bangladesh. À travers les âges, des centaines de milliers de personnes sont venues du Bangladesh s’installer dans la province birmane et forment aujourd’hui une minorité qui vaut presque un tiers de sa population (1,3 million).

Toutefois, les Rohingyas sont privés de nationalité, du droit de se mouvoir et, depuis 2012, une partie est cantonnée dans des camps de déplacés.

Une histoire mouvementée

Au cours des dernières décennies, il y a eu plusieurs vagues de troubles sanglants, notamment en 2001, 2012, et plus récemment en octobre 2016. La dernière vague a été déclenchée après une attaque contre un poste de police, entraînant une riposte violente de l’armée et de la population bouddhiste. Ces violences ont par ailleurs poussé des dizaines de milliers de Rohingyas à l’exode après que des centaines de maisons eurent été brûlées, entraînant ainsi une crise humanitaire grave. Près de 70 000 personnes se sont alors réfugiées au Bangladesh. Dans un rapport récent, l’ONU s’est inquiétée de la violation de leurs droits, jugeant qu’elle pourrait être considérée comme des « crimes contre l’humanité ».

Le drame des Rohingyas remonte au temps des dictatures militaires, qui durant près de 40 ans ont suivi une politique de « birmanisation » rejetant toutes les minorités ethniques.

Les Rohingyas sont exclus des 135 ethnies officiellement reconnues par l’État. Celles-ci correspondent aux minorités présentes au Myanmar avant 1824, date de l’arrivée des colons britanniques. À cette époque, lors de la première guerre entre les Britanniques et les Birmans, les Rohingyas étaient des supplétifs dans l’armée britannique, et du coup considérés comme des traîtres par les indépendantistes birmans. Après la Seconde Guerre mondiale, ils soutiennent de nouveau les Anglais face aux Birmans, qui ne leur pardonneront jamais.

Conflit ethnique

Ce conflit est donc principalement ethnique et nationaliste, et pas religieux. « On aurait pu dire que c’est parce que les Rohingyas sont musulmans. Mais tel n’est pas vraiment le cas. En réalité, il y a au Myanmar un grand nombre de musulmans qui vivent de façon prospère à Rangoon ou ailleurs dans le pays », explique Ghassan Salamé. « La trop grande insistance dans la presse sur un conflit entre bouddhistes et musulmans est partiellement inexacte », poursuit-il. Parce que tous les musulmans ne sont pas l’objet de répression ou d’ostracisme de la part des autorités. Selon lui, pendant la longue période de la dictature militaire, les Rohingyas ont été considérés comme des personnes originaires du Bangladesh, qui se sont installées illégalement dans le pays.

« Il s’agit d’un groupe ethnique qui demande son émancipation à l’instar de beaucoup d’autres groupes qui composent ce pays, plutôt qu’un groupe religieux », insiste M. Salamé, précisant en outre que « la situation des Rohingyas n’est pas meilleure ailleurs ». Ces derniers se trouvent au Bangladesh (plus de 300 000), mais aussi au Pakistan et en Arabie saoudite.

La démocratie en danger

L’insécurité, la concurrence entre le pouvoir politique et l’armée, le retard dans les réformes et, surtout, la désillusion des partisans de la Dame de Rangoon mettent le gouvernement actuel sous pression. « Nous ne pouvons pas exclure que la tension qui existe entre les deux gouvernements qui ont deux logiques différentes, malgré le deal entre eux, pourrait aboutir à une confrontation », admet M. Salamé. L’armée pourrait-elle saboter l’action de l’autorité civile pour reprendre le pouvoir ? « C’est une possibilité, concède l’ancien ministre. Nous assistons un peu partout dans le monde à des risques de régression vers des régimes autoritaires de pays qui passent par des transitions démocratiques. Ce risque n’est pas à exclure. On l’a vu dans la Thaïlande voisine. »

Risque djihadiste ?

Outre les menaces d’instabilité interne, le drame des Rohingyas pourrait déstabiliser la région. Le Myanmar est sous observation par les pays voisins. « Soit par intérêt économique comme la Chine et l’Inde. Soit parce qu’ils sont touchés par la crise des réfugiés comme le Bangladesh, la Malaisie et la Thaïlande. Soit parce qu’ils ont peur, à juste titre, que cette situation risque d’attirer des djihadistes du monde entier, comme en Irak et en Syrie », prévient aussi Ghassan Salamé. « Il y a donc urgence à travailler ensemble, avec les pays voisins, pour que le Myanmar retrouve la paix civile le plus tôt possible. »

Les recommandations de la commission

C’est donc dans ce contexte complexe que travaille la commission présidée par Kofi Annan, et dont fait partie Ghassan Salamé. Celle-ci doit se pencher d’abord sur le statut légal des Rohingyas, notamment celui de leur déni de nationalité. « Nous devons aussi trouver un plan pour régler le sous-développement majeur dans lequel se trouve le pays, détendre la situation à la frontière et réconcilier les deux grandes ethnies qui habitent Rakhine : la majorité bouddhiste et la minorité musulmane rohingya. »

« Il y a deux semaines, nous avons présenté au gouvernement un rapport intérimaire dans lequel nous avons proposé trente recommandations pour des actions immédiates. Et ce, sans attendre le rapport final qui devrait se pencher sur un règlement structural, institutionnel de long terme, du problème. »

Malgré quelques « éléments sérieux de complication », dont notamment l’autonomie de l’armée face au pouvoir politique, Ghassan Salamé reste optimiste : « Je suis heureux de voir que la semaine dernière, lors d’une interview à la BBC, Aung San Suu Kyi s’est exprimée directement sur cette question. Elle a certes nié tout nettoyage ethnique, mais elle a clairement affirmé qu’elle compte changer la Constitution en faveur d’un contrôle du gouvernement civil sur l’action des militaires. »

Elle a par ailleurs garanti le retour des réfugiés se trouvant au Bangladesh dans leur village d’origine, une des recommandations de la commission. Et selon plusieurs organisations humanitaires, près de 15 000 personnes (des 70 000 ayant fui) sont déjà rentrées. Plus important encore, une autre recommandation phare, à savoir la fermeture de plusieurs camps dans la province de Rakhine et le retour des déplacés chez eux, a été mise en exécution.

« L’important et le plus urgent actuellement est de redonner à toutes ces personnes leur liberté de mouvement », conclut M. Salamé.

P. F. Burgo